tous ensemble, tous ensemble
La manifestation arrive à son terme, sur la place de la préfecture. Il tombe une pluie fine, il fait encore assez doux. Cela fait presque une heure que je marche cote à cote avec T., lui agitant le drapeau de son syndicat et moi reprenant en chœur les slogans lancés par les haut-parleurs de la camionnette qui guide le cortège. On est tous les deux un peu fatigués. Il propose de s’asseoir sur le rebord du grand bassin vide qui occupe le centre de la place. Sur le trajet, on a beaucoup parlé, un peu de tout : les raisons de cette grève, son travail, le mien, on s’est interrompu pour saluer des gens qu’on connaissait, on a hésité à s’arrêter prendre un café. L’atmosphère entre nous est amicale, légère, détendue. J’ai l’impression d’être le seul à garder le souvenir vif de nos rendez-vous de ces deux derniers mois. En essayant de prendre le ton le plus détaché possible, regardant vaguement autour de moi les manifestants désormais immobiles qui écoutent les discours rituels de fin de parcours, je lui demande où en sont ses amours avec ce garçon qui lui plait autant que moi je lui plaisait « mais qui est disponible, lui ». Tout va bien, me répond-il, il ne veut pas s’emballer, il attend de voir, il sourit. Puis il ajoute, après un court silence : « tu sais, on s’est peut-être manqués tous les deux : quand tu seras libre moi je serai sans doute avec lui. C’est dommage » et très vite « … enfin bon, c’est comme ça… ». Je regarde mes pieds posés sur l’enduit bleu ciel et craquelé du bassin vide. Derrière moi, la sono a repris la diffusion de chansons espagnoles censées donner une couleur alter-mondialiste à la manifestation. Je n’ai plus envie d’être là. Il me raccompagne jusqu’à ma voiture. Il fait nuit maintenant. Au moment de se quitter on s’embrasse, longtemps. « Bon je dois y aller. Je t’appelle, ou tu m’appelles ».