Précis de géomorphologie
C’est presque imperceptible, des détails, trois fois rien. Nos messages qui se croisent, toujours tendres et chaleureux, mais les baisers s’adressent à des boîtes vocales et les promesses de rendez-vous vibrent dans le vide. Le dernier au-revoir, par sa maladresse silencieuse, laissait déjà deviner qu’aucune complicité intime ne prenait la relève de l’attirance des premières fois. Mais bon, faisons comme-ci et mesurons l’écart que dessinent ces signes minuscules. Au cinéma, côte à côte, nous suivons le film en spectateurs attentifs. Je ne veux pas être celui qui cherche une main qui s’échappe, et lui non plus. Au grès de l’inconfort de ces sièges trop petits pour nos jambes pareillement trop longues, nous établissons des points de contact furtifs sans vraiment en ressentir de frisson. Le générique de fin parait interminable dans la salle maintenue dans le noir ; heureusement, Dianne Reeves y chante One for my baby (and one more for the road). Quelques pas dehors sous la bruine. Je m’apprête à le laisser rentrer chez lui sans rien dire, il me propose de me raccompagner chez moi en voiture. Commentaires légers sur le film, on se perd un peu dans le garage en sous-sol où 15 jours plus tôt nous avions profité des minuteries aléatoires pour nous voler dans le noir des baisers amusés. Devant chez moi, il me rappelle de ne pas oublier le pull que je lui avait prêté un matin pour aller travailler et qu’il m’a rapporté. « Je te rends la chemise une prochaine fois ». « Oui, moi c’est pareil pour ton t-shirt ». Pendant ces quelques semaines, nous ne nous étions jamais dit que nous étions ensembles. Alors nous ne nous dirons pas que ce baiser appuyé et rapide est aussi le dernier. Nous le savons pourtant parfaitement tous les deux.
La géomorphologie est finalement une bonne métaphore de ce que ces histoires idiotes et douces me laissent entrevoir. Disposées au gré d’une sédimentation intime, les couches résistantes alternent avec les couches friables. Selon des replis inconscients, les unes ou les autres affleurent parfois à la surface. L’action érosive de chaque rencontre met ainsi à jour des matériaux parfois durs, imperméables et cristallins, parfois plus fragiles et plus tendres, qui se délitent sous les doigts et dans lesquels les souvenirs s’impriment et se fossilisent.
« La succession ainsi décelée consiste en une suite comportant, de bas en haut : des clastiques grossiers, des clastiques plus fins, des argiles, des calcaires, des dolomies et des évaporites, chacun de ces termes successifs passant progressivement au suivant. […] La subduction qui interrompt la sédimentation de marge inactive s’accompagne d’une tectonisation des sédiments déposés jusque là et, dans les zones internes, du développement d’un magmatisme et d’un métamorphisme syntectonique. Lorsque la subduction s’arrête, la bordure de l’orogénèse ainsi édifiée redevient inactive et est alors le siège d’une sédimentation du même type que celle du stade initial et dont les produits sont transgressifs et discordants sur les restes arasés de cet orogénèse. Une telle bordure peut être à nouveau activée par une nouvelle subduction qui inaugure alors un nouveau cycle orogénique, et ainsi de suite. » Stratigraphie et géologie historique.
20/01/06 - 22:40
Bel isthme de poésie...
jonas_de_dieppe