Luna Park
Je le croise depuis des années. Nous avons un temps habité le même quartier, l’endroit où il travaille aujourd’hui n’est pas très loin de chez moi. Et depuis des années j’envie son allure, sa longue silhouette, ses épaules larges, son pas élastique (je l’envie vraiment : je veux les mêmes, je le désire pour moi). Quand il promène son chien ridicule, quand il traverse la place de l’église, quand il entre dans ce bar où nous avons nos habitudes communes, il affiche toujours ce même sourire tranquille et un savant décoiffé dans ses cheveux blonds. Nous nous connaissons à peine, nous nous saluons de loin, je sais juste son prénom.
Un soir dernier, le hasard (et un peu plus) a fait basculer cette connaissance lointaine dans un moment d’intimité. Sans échanger plus que quelques mots, nous nous retrouvons debout presque l’un contre l’autre. Le dos de sa main touche la mienne, nous nous tenons un moment ainsi, immobiles. Puis il incline la tête, je l’embrasse. Il affiche alors un air étrangement sérieux que je ne lui connais pas (mais je ne le connais pas). A chaque partie de son corps que je découvre, je ne peux retenir un large sourire en repensant aux fois où j’ai imaginé poser ainsi ma tête sur son épaule ronde ou mes mains sur son dos lisse. Comme une après-midi dans un parc d’attraction depuis longtemps promise et impatiemment attendue. Et puis assez vite, l’imprévu de la situation, l’évidence tacite qu’il s’agit là d’un moment qui ne se reproduira pas, le silence nerveux dans lequel nous échangeons nos caresses : tout cela isole cet instant, me détache de mes désirs anciens et me précipite entièrement dans ce présent là. Je prends sa tête entre mes mains, sa barbe est dure, il ferme les yeux.
En contrepartie, une chansonnette-à-claque par une autre qui se la joue, à fredonner en repartant sous la neige, d’un pas élastique.
29/01/06 - 19:57
oula, moi l'image du parc d'attractions, ça me parle...
brentano