Cet air-là (De la reprise ou Le ukulélé postmoderne)
Une mauvaise reprise, on voit bien ce que c’est. La version de Creep par Korn (je croyais jusqu’alors que c’était juste une marque de t-shirt moches pour adolescents assortis) est un bon exemple. C’est plat, sans intérêt et moins bien que l’original, la seule innovation résidant dans les gémissements geignards du chanteur.
Mais ceci dit, une reprise, c’est souvent comme ça : pas beaucoup mieux, juste un peu différent. Et pourtant, je traque inlassablement les versions nouvelles de mes chansons préférées. Je ne suis pas le seul, c’est même devenu un sport très prisé, permettant à ceux qui le pratiquent de déployer une érudition décalée bien dans l’air du temps.
Une petite rengaine récemment re-revisitée permet d’illustrer assez clairement cette idée fumeuse à laquelle je tiens : la reprise, c’est un truc du moment. Bon, d’accord, c’est aussi une pratique vieille comme la chanson, mais le goût de l’époque pour les versions décalées, amusantes, inattendue, bref « improbable » (autre mot très 2007, un peu comme "décomplexé") en infléchit le sens.
Faire une reprise, c’est désormais surtout une bonne façon de faire le malin. Exemple :
En 1969, France Gall, encore fraîche et déjà dotée de cette insupportable voix de crécelle qui rend inexplicable la longévité de sa carrière, enregistre une ritournelle écrite par papa. C’est une pure rengaine yé-yé : une jeune fille évoque ses histoires sentimentales pendant que des chœurs nasillards font ah-ha-ha sur fond de mellotron.
En 1996, la francophile et futée April March reprend le titre. Elle vire les chœurs, impose une guitare folkeuse à la Françoise Hardy, nasille à peine moins que Gall mais avec un petit accent so charming. On lui pardonne.
En 2007, l’ectoplasme Julien Doré, tellement tout (décalé, dandy, poseur, talentueux ?) que c’en est trop, fait plaisir aux spectateurs de canal Plus et fredonne à son tour la mélodie accompagné de son inévitable ukulélé. Oui, parce qu’en 2007, l’instrument qu’il faut gratouiller c’est le ukulélé. La fin des années 90 nous avait imposé la vielle d’intermittent du spectacle façon Louise Attaque puis la guitare qui fait chtoïng de Manu Chao (je prie pour que l’évocation de leur nom ne les ramène pas à la vie). Mais maintenant, le truc lancé, c’est le ukulélé. Les preuves sont multiples (là, là ou là) et révélatrices.
Sous cette forme, la reprise c’est finalement le postmodernisme appliqué au top 50 : ironie et décalage, confusion des registres culturels, hommage détourné et clins d’œil appuyés. Mais du coup, l’image de Jean-François Lyotard jouant du ukulélé est assez plaisante.
En bonus, une reprise à rebours : Amy Winehouse (qui réussit à redonner un peu de crédibilité à la notion très mythologie rock de cure-de-désintox, malgré l’entreprise de vulgarisation menée par Britney et Lindsay-but where the fuck is this bimbo ?-Lohan) et Mark Ronson (fils de) transforme en faux classique de blue-eyed soul sortie des 60’une rengaine pop-rock toute récente des méconnus Zutons. Le résultat m’a fait danser tout l’été, sifflotant sur la plage, twistant sur la terrasse et hululant à tout bout de champ des « va-al’éri-ie » plutôt pénibles pour mon entourage. Mais l’été, c’est fait pour ça.
Pour les chansons, il suffit de cliquer sur les images.
23/08/07 - 23:17
très instructif...;o)...merci!!!
bear4u